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Grand incendie de Trois-Rivières - 1908

Catégorie : Événements

Le grand incendie du 22 juin 1908 fut le plus dévastateur qu'ait connu la ville de Trois-Rivières.

Son origine

Ce lundi 22 juin 1908, le soleil est radieux, le temps est très sec mais un peu venteux. Un peu avant midi, deux jeunes garçons s'amusent derrière la maison familiale (un charretier et propriétaire d'une écurie de louage), au 26 rue Saint-Georges, angle Badeaux. Cherchant sa balle, l'un d'eux pénètre dans un hangar. Pour s'éclairer, il craque une allumette. Horreur! L'allumette tombe dans un tas de foin et de copeaux de bois. Le feu se déclare aussitôt. Les enfants apeurés par les flammes prennent la fuite. Mais le feu, lui aussi, court. En quelques instants, il atteint et dévore le hangar, l'écurie, la maison familiale puis celle des voisins. C'est déjà un grave incendie.

Attisé par un fort vent du sud-ouest, l'élément destructeur se propage rapidement aux alentours, puis aux autres maisons de la rue Saint-Georges et de la rue Badeaux, vers le nord-est. Il va continuer de faire ses ravages pendant de nombreuses heures encore, éclairant la nuit suivante. Au petit jour, les Trifluviens voient l'étendue du désastre même s'ils ne sont pas en mesure d'établir avec précision le bilan du sinistre: quelque 800 bâtiments dont 215 résidences et commerces sont rasés.

La course du feu

Il est près de midi - La négligence d'un enfant est à l'origine du sinistre. Attisé par un fort vent du sud-ouest, l'élément destructeur se propage rapidement aux alentours, aux autres maisons de la rue Saint-Georges et de la rue Badeaux, vers le nord-est.

12 h 04 - La brigade de pompiers de Trois-Rivières est appelée sur les lieux. Elle a pour chef de brigade Joseph Bellefeuille. Il n'a que sept pompiers réguliers sous sa direction. Le journaliste de La Presse donne la parole au chef Bellefeuille: " Déjà à notre arrivée, l'incendie faisait rage. Sur mes ordres, tous nos pompiers se mirent à l'œuvre sur divers points. Mais, moins d'un quart d'heure après, nous étions forcés de reculer (…). À un certain moment, nous vîmes que deux jets de nos boyaux allaient brûler aux bornes-fontaines. C'est alors que j'accourus et que je me rôtis les mains en cherchant à intercepter le cours de l'aqueduc ".

Le maire de la ville, François-Siméon Tourigny, appelle des secours extérieurs par téléphone: Shawinigan, Grand-Mère, Québec et Montréal.

Les flammes continuent leur marche destructrice, se propageant de la rue Saint-Georges vers la rue Badeaux: une boutique de forge, l'hôtel Commercial de Louis-Napoléon Jourdain près de l'angle Saint-Antoine, et son voisin l'hôtel Richelieu, en face de la place du marché aux denrées, sont consumés. Le feu traverse ensuite du côté sud de la rue Badeaux et atteint les bâtiments de la rue des Forges: le magasin de fer de Beaudry et Blouin, l'établissement de la Singer Manufacturing Company. C'est ensuite au tour de l'hôtel Frontenac ouvert quatre ans auparavant et de l'édifice de la compagnie de téléphone Bell.

Deux constables de la compagnie Canadian Pacific Railway, employés à la gare ferroviaire, se joignent aux pompiers de la brigade, de même que des volontaires, des citoyens dont les propriétés ne sont pas en danger. Formant une chaîne, ils se passent de main en main les seaux d'eau.

14 h 00 - Le centre du quartier des affaires ressemble à une mer de feu. Les pompiers ne peuvent circonscrire les flammes. Ils ne disposent que de six jets d'eau. Tous les boyaux sont reliés aux bornes fontaines, mais l'eau jaillit de tous côtés. Toutes les pompes fonctionnant en même temps, la pression d'eau est nettement insuffisante.

Le marché aux denrées est ensuite atteint. Du toit du marché, les étincelles virevoltent jusqu'au-dessus des bâtiments de la rue Notre-Dame. Les étables et les hangars bâtis derrière les édifices de la rue des Forges sont rapidement rasés, et le feu s'attaque bientôt aux résidences de la rue Alexandre (Radisson).

Constatant que l'élément destructeur progresse rapidement vers l'angle des rues Notre-Dame et Bonaventure, trois prêtres de l'évêché, les abbés Louis-Arthur Dusablon, Henri Vallée et Louis Denoncourt, se précipitent dans l'église paroissiale Immaculée-Conception pour sauver ce qui peut l'être, principalement des œuvres d'art, vases sacrés et objets servant au culte: le retable du maître-autel, une peinture représentant "L'Assomption de la Vierge" du frère Luc (c.1676), trois autres tableaux du copiste québécois Joseph Légaré réalisés en 1822: "Le ravissement de saint Paul", "La vision de saint Roch" et "Saint Pierre en prison", ainsi que plusieurs belles pièces d'orfèvrerie.

15 h 00 - Les premiers secours extérieurs arrivent. Ils proviennent de Grand-Mère et ils sont sous la direction du maire de cette ville, P.-E. Grondin. Le contingent dirige alors ses efforts du côté de la terrasse Turcotte. Puis en arrive un autre, de Montréal cette fois, formé de douze pompiers, sous le commandement du chef-adjoint Tremblay. Il se poste sur la rue Laviolette afin de protéger le palais de justice et les résidences de cette rue. À ce moment, les flammes lèchent les bâtiments en face du bureau de poste, rue Notre-Dame, près de l'angle Alexandre (Radisson). C'est là qu'est bâtie la résidence du chef de la brigade Joseph Bellefeuille. Quelques minutes plus tard, à 15 heures et trente, sa maison prend feu et disparaît peu à peu dans le brasier. Puis c'est au tour de la manufacture d'articles de cuir et de gants Balcer, un magnifique édifice de pierre occupé auparavant par le Journal des Trois-Rivières, situé à l'angle des rues Notre-Dame et Bonaventure, derrière l'église paroissiale. Le bureau de poste n'échappe pas aux flammes qui bientôt dévastent la maison des Gouverneurs qui sert de bureau des Douanes sur le Platon, ainsi que la vieille église paroissiale Immaculée-Conception et les résidences de la rue des Casernes, puis celles de la terrasse Turcotte. De là, le feu se dirige ensuite vers les quais pour brûler les propriétés de la Compagnie de navigation du Richelieu. Le brasier de la rue Notre-Dame s'étend ensuite vers le fleuve, au reste des rues Saint-Georges (jusqu'à Champlain) et Saint-Antoine, puis aux rues Champlain, René (Raymond-Lasnier), du Fleuve, Craig et du Platon.

D'autres secours arrivent encore, dirigés par le maire Burrill de Shawinigan; puis, voilà ceux du poste numéro 1 de Québec, sous la direction du capitaine Louis Talbot. La présence de quelques soldats du 85e Régiment et du 11e Régiment d'Argenteuil contribue aussi à faire obstacle à l'élément destructeur. Les soldats combattent les flammes comme de véritables pompiers.

17 h 10 - Le feu s'en prend aux maisons du côté nord-est de la rue Bonaventure, près du manoir Boucher de Niverville. Les flammes chauffent même la façade de l'église méthodiste wesleyenne. Les pompiers décident d'abattre quelques maisons situées à l'arrière afin de créer un écran protecteur pour les bâtiments de la rue Laviolette.

18 h 00 - L'incendie est presque sous contrôle. Mais, de partout, une fumée noire et âcre monte vers le ciel obscurci. À ce moment, les pompiers de Shawinigan, de Grand-Mère et de Québec se trouvent postés sur les quais, tandis que ceux de Trois-Rivières et de Montréal protègent les rues Hart, Bonaventure et Laviolette.

19 h 00 - L'élément destructeur est enfin sous contrôle, mais le brasier n'est pas éteint pour autant.

23 h 30 - Les flammes achèvent de détruire l'hôtel Frontenac, rue des Forges. Tard dans la nuit, le ciel est encore illuminé par les flammes qui s'élèvent des ruines. Les pompiers montent la garde près de leurs pompes; le vent n'est pas encore tombé et l'on craint une reprise de la conflagration. La statue du fondateur de Trois-Rivières, Laviolette, restée seule debout au milieu des ruines, monte la garde elle aussi.

Bilan

Le grand incendie du 22 juin 1908 fut le plus dévastateur qu'ait connu la ville de Trois-Rivières. Le bilan que l'on peut en dresser est le suivant:

- Aucun mort;

- Quatre blessés:

          - Louis Brunel, 20 ans: fracture à une cuisse,

          - Thomas Perron, 18 ans: fracture à une main,

          - Frank Farmer: trois côtes brisées,

          - Dieudonné Duval: fracture à un bras;

- Plus de 300 personnes sans abri;

- Des rues entières en ruines: Badeaux, Saint-Antoine, Alexandre (Radisson), du Fleuve, René (Raymond-Lasnier), du Platon, Craig et des Casernes;

- Plus de 800 bâtiments réduits en cendre: 215 immeubles commerciaux et résidences et leurs dépendances (hangars, granges, écuries, entrepôts, remises). Les plus importants sont:

          - l'église paroissiale Immaculée-Conception,

          - la maison des Gouverneurs (ou bureau des Douanes),

          - le bureau de poste, et

          - le marché aux denrées;

- Plus de 180 commerces et bureaux professionnels détruits, dont:

          - 10 hôtels,

          - 4 quincailleries et ferronneries,

          - 7 librairies et imprimeries,

          - 4 succursales bancaires,

          - 6 tabagies,

          - 3 pharmacies,

          - 4 restaurants,

          - 5 bijouteries,

          - 2 salons de barbiers,

          - 23 épiceries et magasins de vins et liqueurs,

          - 9 magasins de fruits,

          - 4 magasins de nouveautés en gros,

          - 11 magasins de nouveautés en détail et de marchandises sèches,

          - 9 magasins de chaussures,

          - 8 merceries pour hommes et magasins à rayons,

          - 6 magasins de chapeaux et de robes,

          - 12 ateliers de tailleurs,

          - 4 magasins de meubles,

          - 4 bureaux d'opticiens,

          - 3 ateliers de photographie,

          - 3 bureaux d'ingénieurs civils,

          - 3 cabinets d'avocats,

          - 3 écuries de marchands de chevaux.

Mesures d'urgence

Procurer les premiers secours à la population placée sous leur responsabilité incombe aux élites politiques municipales et gouvernementales. Assurer la continuité des services privés aux habitants relève des activités d'échanges et de commerce pratiquées par l'entreprise privée. Dès le 23 juin, tous se mettent à l'œuvre.

Tôt cette journée-là, le maire Tourigny convoque une assemblée à laquelle assistent l'évêque et son vicaire général, les deux députés, le commandant du Régiment de Trois-Rivières. Deux actions leur semblent prioritaires: apporter une aide immédiate aux sinistrés, particulièrement en ce qui a trait au logement, et voir à la protection des personnes contre l'effondrement des ruines. Prendre connaissance de l'ampleur des dégâts ne l'est pas moins. Ils confient ce rôle à une Commission d'inspecteurs composée d'un conseiller municipal, du surintendant de la Ville, d'un architecte et d'un entrepreneur. Outre l'inspection de la zone incendiée, elle se chargera de sécuriser les endroits dangereux car, au petit matin, l'ouvrier Joseph Métivier est tué instantanément lorsqu'un mur de pierre s'écroule sur lui. Il est la seule victime humaine de l'incendie.

Dans les jours qui suivent la catastrophe, 200 à 300 hommes travaillent de tous côtés au déblaiement des ruines qui menacent la sécurité des citoyens. Les murs des bâtisses en béton sont restés intacts, tandis que presque tous les bâtiments en pierre de taille et en brique se sont écroulés. Dans le cours des travaux, des surprises se produisent: le vendredi 26 juin, le coffre-fort d'un bijoutier est déterré intact; mais, à l'intérieur, tous les bijoux sont fondus! De tous les coffres-forts, en effet, très peu ont résisté à l'épreuve. Par contre, les voûtes de sûreté ont bien protégé les valeurs de leurs propriétaires. Il n'est pas non plus recommandé de faire une promenade dans les rues: la veille du feu, un épicier en gros et détail de la rue Badeaux avait reçu pour 3 000 $ de mélasse, de sucre et de whisky; ce 23 juin, la rue s'est changée en un ruisseau de mélasse.

L'aide aux sinistrés prend diverses formes. Des vivres et des couvertures sont distribués sur-le-champ. Un fonds de secours est créé et un comité est mis sur pied pour recevoir les contributions. Un mois plus tard, il aura reçu 2 231,50$. Le 25 juin, les évêques de Trois-Rivières et de Montréal prescrivent une quête spéciale dans toutes les églises de leur diocèse. Un commerçant demande au Conseil municipal l'autorisation de construire une bâtisse temporaire en bois, dans un coin du parc Champlain, où il pourra "donner à manger aux étrangers et aux citoyens dont les places d'affaires sont éloignées de leurs résidences privées". La Ville de Trois-Rivières demande à la Compagnie de navigation du Richelieu d'amarrer le " Trois-Rivières " au quai afin qu'il serve d' "hôtel flottant" pendant quelques jours, car il ne reste plus que deux petits hôtels près de la gare ferroviaire, sur la rue Champflour. D'autres bateaux viennent s'amarrer aux quais: le « Glacial », le « Sorel », le « Spray ».

La viande est rare, mais le pain, le beurre, le lait et les légumes ne manquent pas. Un bateau arrive de Montréal dans la nuit du 25 au 26 juin, apportant des denrées alimentaires et des matériaux de construction. Le Conseil de Ville demande aux marchands d'aller se loger momentanément dans l'aréna Laviolette, sur la rue Saint-François-Xavier. Ils choisissent plutôt d'occuper la place du marché à foin. Ils louent des tentes et continuent de tenir comptoir en attendant la reconstruction de leurs immeubles. Le journal Le Canada du 26 juin écrit: "Les bouchers ont déjà fixé leurs étaux sur le marché à foin et, ci et là, nous voyons s'élever parmi les ruines des constructions temporaires où les gens pourront reprendre leurs affaires " (Le Canada, 26 juin 1908).

À la gare, les wagons de marchandises, provenant de toutes les parties du pays, encombrent bientôt les voies.

Le choc passé, place à l'action et aux services: le bureau de poste est installé dans l'hôtel de ville. Un petit bâtiment sera ensuite construit sur la place d'Armes. La conflagration a réduit à néant les moyens de communication: ni téléphone, ni télégraphe, ni journal. Le 29 juin, le surintendant des télégraphes de la Canadian Pacific Railway Company et un employé de la Dominion Express Company sont à Trois-Rivières afin de choisir un emplacement où ils mettront sur pied des bureaux provisoires. Le représentant du journal Le Soleil fait son travail sous deux tentes dressées dans le parc Champlain transformé en grand bazar.

Les besoins de consommation sont considérables. Les commerçants et les banquiers sont là pour les satisfaire. La Banque d'Hochelaga achète une propriété, à l'angle des rues Royale et des Volontaires, et ouvre sa succursale, tandis que le banquier Panneton transporte son bureau d'affaires dans sa résidence, au 38 rue Bonaventure. Les marchands ambulants affluent de toutes parts. Ils anticipent des affaires en or. La municipalité voit là une source de taxation: le permis passe de 50$ à 200$. Quant à la plupart des commerçants trifluviens, ils vont s'établir en périphérie de la zone incendiée, principalement sur les rues Champlain, Royale, des Volontaires, Bonaventure et Sainte-Marie. "Près des deux-tiers des marchands sont déjà installés et ont commencé leurs affaires. Toutes [ces] rues sont tendues d'enseignes en coton; on se croirait à la veille d'une procession ", lit-on dans Le Canada du 30 juin.

Lors de sa séance du 29, la mairie permet à la société Drolet et Lassonde, le plus gros établissement commercial de Trois-Rivières, d'occuper temporairement des locaux dans l'école Saint-Philippe. Le service de la restauration n'est pas en reste: le " Château Laviolette ", abrité dans l'ancienne résidence du greffier de la paix, sert plus de 800 repas en une seule journée.

* * *

La Commission d'inspecteurs de Trois-Rivières, mise sur pied au lendemain du grand incendie de Trois-Rivières, le 22 juin 1908, était composée de:

        - P.-A. Verret, conseiller municipal,

        - François Parent, surintendant de la ville,

        - Télesphore Dupré, entrepreneur, et

        - Charles Lafond, architecte.

La reconstruction

L'ampleur de la dévastation est telle que le découragement a dû gagner plus d'un Trifluvien qui a beaucoup, sinon tout perdu dans le sinistre. Parmi eux se comptent bon nombre de propriétaires qui sont peu ou pas du tout assurés contre le feu. Un journaliste de La Patrie écrivait le 23 juin: "Les propriétaires ruinés sont désespérés. On voit des hommes d'affaires qui n'avaient assuré leurs biens que pour le tiers de leur valeur, vous répondre (avec) les larmes aux yeux, ne pouvant retenir leur émotion".

C'est le cas du propriétaire de l'hôtel Saint-Louis sur la rue des Forges: ses pertes s'élèvent à près de 55 000 $ alors que ses assurances ont une maigre valeur de 14 000 $.

De son côté, la municipalité a un rôle de premier plan à jouer. Elle commence par répondre aux besoins les plus urgents par des mesures ponctuelles. Il lui revient maintenant de garantir l'avenir par la planification de la reconstruction de la ville. Le maire lance un défi: "La ville sera entièrement relevée de ses cendres et reconstruite d'ici deux ans. Ce sera alors une ville plus considérable et beaucoup plus belle que celle qui vient d'être si sérieusement ravagée par les flammes (…). Là où de vieux édifices ont été détruits s'élèveront de nouvelles constructions édifiées d'après les plans les plus modernes. Le désastre a été un dur coup pour nous, mais ce sera peut-être finalement un bien pour la ville. Nous essaierons maintenant de faire de Trois-Rivières une cité moderne ", peut-on lire dans L'Écho des Bois-Francs, du 4 juillet. Vision optimiste dont on peut voir si elle se concrétisera.

Dans le passé, des citoyens n'avaient pas manqué de souligner les multiples inconvénients, de toutes sortes d'ailleurs, qu'ils rencontraient dans la ville. Maintes fois, ils se sont plaints de l'étroitesse des rues, du Platon et Notre-Dame plus particulièrement. De son côté, la Compagnie de navigation Richelieu et Ontario demande à la Ville de niveler la rue du Platon car la pente que l'on trouve à cet endroit " constitue un obstacle considérable au charroyage (sic) des marchandises ". La requête est bientôt appuyée par les commerçants de cette rue.

Les réactions de la mairie ne se font pas attendre. Dès le 30 juillet 1908, l'ingénieur de la Ville fait publier dans Le Nouveau Trois-Rivières la liste des parties de lots expropriées pour permettre l'élargissement des rues. Les superficies expropriées totalisent 32 889 pieds. Les rues Notre-Dame, du Platon et des Forges seront élargies à 66 pieds, les rues Badeaux, Hart et Alexandre - ce qui ne fait pas l'affaire de ses résidents qui, font-ils valoir, " n'est pas une rue commerciale, ni destinée à le devenir " - à 50 pieds, afin de répondre aux besoins d'une vie urbaine plus intense. Les trottoirs de bois seront remplacés par des trottoirs en ciment.

Le nouveau tracé des rues arrêté, la Ville de Trois-Rivières peut alors accorder des permis de construction. Préalablement, elle apporte de nombreux changements à ses règlements: types de matériaux, nombre d'étages, drainage, etc. Le procès-verbal d'une assemblée des citoyens de Trois-Rivières du mercredi 5 août fournit les précisions: les bâtisses " devront être construites en pierre, en brique, en béton ou lambrissées de ces matériaux, être à toit plat, égouttant à l'intérieur ou à l'arrière des dites bâtisses et les couvertures devront être en matériaux non combustibles et à l'épreuve du feu ". De plus, les édifices commerciaux seront séparés les uns des autres par des murs de pierre ou de brique; un gabarit architectural est imposé.

Les normes et les règlements adoptés, qu'en est-il maintenant du rythme de la reconstruction ? Peu d'édifices sont reconstruits en 1908: un à l'angle des rues du Platon et Craig pour loger le magasin de chaussures de Louis O. Dassylva (occupé présentement par la boutique Top Mode), un autre sur la rue Notre-Dame (Le Colimaçon), un autre encore sur la rue Saint-Antoine (restaurant Le Saint-Antoine).

À la fin de l'année noire, la Ville de Trois-Rivières projette d'ouvrir un marché public, beaucoup plus au nord, dans le quartier Notre-Dame, suivant en cela la recommandation de l'ingénieur de la Ville, John Bourgeois. Dans une lettre qu'il adressait au Conseil municipal, le 26 juin, il écrivait: " Je considère que le marché aux denrées doit disparaître pour faire place à des établissements de commerce. Pourquoi, en effet, un marché dans le centre des affaires (…) ? Nous avons là un terrain (qui) constituera une propriété de grande valeur (…). Et si l'on tient absolument à cette anomalie qu'est un marché dans une ville comme Trois-Rivières, qu'on le relègue dans un autre quartier… ". Deux sites sont proposés: l'un à l'angle des rues Champflour et Saint-Prosper; l'autre sur la rue Saint-Maurice, entre les rues Sainte-Julie et Nérée-Duplessis. Mais le projet n'a pas de suite. En dépit de la position de Bourgeois, le nouveau marché aux denrées, est construit sur le même emplacement qu'auparavant, rue des Forges.

La fièvre de la reconstruction sera grande au cours des deux années suivantes. Rien de moins étonnant si on considère que l'Assemblée législative du Québec adopte une loi qui autorise la Ville de Trois-Rivières à emprunter un demi-million de dollars qu'elle pourra prêter aux victimes de la conflagration pour la reconstruction. Un règlement du Conseil stipule que les emprunteurs " devront commencer leurs constructions dans le cours de l'année 1909 et avoir terminé le 1er mai 1910 ".

Les effets de ces décisions se font vite sentir. Ainsi, en 1909, Arthur-Jean-Baptiste Robert, de Berthier, avec l'aide de son beau-frère, le projectionniste ambulant Hilaire Lacouture, de Sorel, ouvre la salle de théâtre Bijou sur la rue des Forges; cette salle deviendra la première véritable salle commerciale de théâtre et de cinéma à Trois-Rivières. Quatre ans plus tard, en 1913, Robert fera construire une nouvelle salle sur la rue des Forges, face à la rue Hart: le théâtre Gaieté. D'autres salles de cinéma muet ouvrent bientôt leurs portes, dont Le Casino sur la rue du Platon, en 1910. La même année, J.-A. Tessier, futur maire de Trois-Rivières, reconstruit l'hôtel Frontenac à l'angle des rues des Forges et Champlain. Tout près, un nouvel hôtel Dufresne, propriété de J.-Arthur Dufresne, est ouvert sur la rue des Forges, entre les rues Champlain et Royale.

Certes, le maire de Trois-Rivières s'est trompé, mais de peu, compte tenu de la taille de l'entreprise, car en 1912, soit à peine quatre ans après la grande conflagration, le centre-ville de Trois-Rivières est à nouveau animé. Ainsi rebâti dans un court laps de temps et par un nombre très restreint d'architectes et d'entrepreneurs, le quartier présentera une grande homogénéité architecturale: " Des rangées continues de bâtiments de trois ou quatre étages, construits en brique, coiffés d'un toit plat, décorés de linteaux de fenêtres, de corniches et d'encoignures témoignent de la popularité de l'éclectisme victorien à cette époque" (Commission des biens culturels du Québec, Étude de caractérisation de l'arrondissement historique de Trois-Rivières, 2005).

Donc, au mois de juin 1913, le chantier du centre-ville n'est pas tout à fait complété car il subsiste des emplacements encore déserts, notamment celui où sera construit le bureau de poste, en 1918. Néanmoins, de façon symbolique, on désire mettre un point final à ce triste chapitre du feu de 1908 par l'inauguration du monument du Sacré-Cœur, sis à l'angle des rues Notre-Dame et Bonaventure, sur l'emplacement de l'ancienne église paroissiale de l'Immaculée-Conception.

Enfin, un autre effet du grand incendie est son rôle de premier plan dans l'expansion du tissu urbain vers l'ouest et vers le nord de la ville. Dès le 26 juin, il est décidé de ne pas reconstruire l'église paroissiale Immaculée-Conception; on choisit plutôt d'en bâtir une dans le quartier Saint-Philippe désormais érigé en paroisse. Il est vrai que déjà au début du XXe siècle, le quadrilatère formé des rues du Fleuve, Saint-Georges, Royale et Gervais était parsemé de petites manufactures et d'ateliers auxquels se mêlaient les résidences. Aussi, le projet de fondation d'une nouvelle paroisse dans le quartier Saint-Philippe faisait-il déjà son chemin depuis quelque temps.

* * *

Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, les hôteliers et autres commerçants de la rue du Fleuve connurent trois grandes épreuves, trois incendies dont deux, ceux de 1856 et 1863, furent particulièrement dévastateurs. Il faut se rappeler qu'à cette époque, beaucoup de bâtiments étaient en bois, on chauffait au bois, on s'éclairait avec des chandelles ou des lampes à l'huile et on conservait d'importantes quantités de foin pour nourrir les chevaux, derrière les maisons. Il n'était pas rare de voir des flammes s'élever soudainement de quelque maison, hangar ou écurie. Chaque fois, des hôtels furent ravagés. Chaque fois, de nouvelles constructions s'élevèrent sur le même site. Toutefois, il n'en fut pas ainsi à la suite du sinistre du 22 juin 1908 qui détruisit plus de 200 bâtiments et maisons dont 10 hôtels, au moins, qui étaient en opération à l'intérieur du périmètre incendié:

Hôtels                                                           Propriétaires                                    Pertes

Saint-Maurice (rue du Fleuve)                  L.-E. Dufresne                            60 000 $

Victoria (rue du Platon)                            Adélard Gauthier                        15 000 $

Dominion (rue du Platon)                         Georges Dufresne                         35 000 $

Windsor (rue Notre-Dame)                       J.-Arthur Dufresne                      30 000 $

Saint-Louis (rue des Forges)                      Charles-Ed. Pagé                        22 000 $

Richelieu (rue Badeaux)                             Lafontaine et Morrissette           15 000 $

Commercial (rue Badeaux)                         Nobert et Adams                          20 000 $

Ville-Marie (angle des Forges et Hart)        Jutras et Beaulac                         5 000 $

Houde (angle des Forges et Hart)              J.-Ernest Houde                           11 200 $

Frontenac (rue des Forges)                        Cloutier et Cie                               6 000 $

Le lendemain de l'incendie, la Compagnie de navigation du Richelieu fit amarrer le « Trois-Rivières » au quai afin qu'il servit d' « hôtel flottant » pendant quelques jours car il ne restait plus que deux petits hôtels près de la gare. Si la plupart des propriétaires travaillèrent tôt à la reconstruction des commerces, des banques et des bureaux, de leur côté, les hôteliers tardèrent à le faire. Certains, mal assurés, étaient en faillite. D'autres se retirèrent tout simplement. D'autres, encore, hésitaient devant l'ampleur des investissements car le marché hôtelier était en transformation: l'époque des auberges et des petits hôtels semblait révolue.

La reconstruction se fit, mais en rupture avec la concentration hôtelière du siècle précédent. Certes, un noyau fut recréé dans le centre-ville mais les établissements y étaient nettement moins groupés qu'avant 1908. La rue du Fleuve ne comptait plus un seul des 11 hôtels de Trois-Rivières en 1911.

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Au début du XXe siècle, le quadrilatère formé des rues du Fleuve, Saint-Georges, Royale et Gervais était déjà parsemé de petites manufactures et d'ateliers auxquels se mêlaient les résidences. Aussi, le projet de fondation d'une nouvelle paroisse dans le quartier Saint-Philippe faisait-il déjà son chemin depuis quelque temps quand, le 22 juin 1908, le grand feu de Trois-Rivières détruisit de nombreux édifices de la ville, dont la vieille église paroissiale de 1710. Un mois plus tard, le 30 juillet, la majorité des francs-tenanciers du quartier Saint-Philippe adressa une requête à l'évêque demandant l'érection d'une nouvelle paroisse. La requête fut favorablement reçue par l'autorité diocésaine. Le décret canonique érigeant la paroisse Saint-Philippe fut signé par l'évêque de Trois-Rivières, Mgr François-Xavier Cloutier, le 1er mai 1909. Le grand incendie de Trois-Rivières a aussi joué un rôle moteur dans l'expansion du tissu urbain vers le nord de la ville. Dès le 12 août 1911, une nouvelle paroisse y fut érigée: Notre-Dame-des-Sept-Allégresses.

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Le cinéaste Léo-Ernest Ouimet, qui avait ouvert le Ouimetoscope (premier véritable cinéma à Montréal) en 1906, tourna à cette occasion l'un de ses premiers films d'actualités: L'Incendie de Trois-Rivières.

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En 1912, quatre ans après le grand incendie du 22 juin 1908, le centre de Trois-Rivières n'offrait plus du tout le même visage. Le feu avait pour ainsi dire fait table rase du passé architectural pour provoquer l'entrée de cette partie de Trois-Rivières dans la modernité grâce, lit-on dans l'Histoire de la Mauricie à " une uniformité architecturale " dont les témoins sont très nombreux encore aujourd'hui.

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Les principales sources et références bibliographiques au sujet du grand incendie de Trois-Rivières, le 22 juin 1908, sont les suivantes:

- L'Ère Nouvelle (Trois-Rivières), 17 novembre 1856;

- Journal des Trois-Rivières, 5 janvier 1869;

- La Patrie (Montréal), 23 juin 1908 et 25 septembre 1909;

- La Presse (Montréal), 23 juin 1908;

- Le Canada (Montréal), 26 et 30 juin, 1er juillet 1908;

- Le Nouveau Trois-Rivières, 30 juillet 1908;

- Le Nouvelliste (Trois-Rivières), 22 juin 1928 et 29 février 1936;

- The St. Maurice Valley Chronicle - La Chronique de la Vallée du Saint-Maurice (Trois-Rivières), 31 janvier 1951;

- L'Écho des Bois-Francs, 4 juillet 1908;

- Commission des biens culturels du Québec, Étude de caractérisation de l'arrondissement historique de Trois-Rivières, avril 2005, p. 33;

- Alain GAMELIN, René HARDY, Jean ROY, Normand SÉGUIN et Guy TOUPIN, Trois-Rivières illustrée, Corporation des fêtes du 350e anniversaire de Trois-Rivières, 1984, 228 pages;

- René HARDY et Normand SÉGUIN, dir., Histoire de la Mauricie, Institut québécois de recherche sur la culture, coll. "Les régions du Québec", no 17, 2004, 1138 pages;

- Lucille PELTIER, "Lutte contre les incendies", Cercle Marie-de-l'Incarnation, Archives du Séminaire de Trois-Rivières;

- ROWEN et BUREAU, Procédés des citoyens des Trois-Rivières au sujet de l'incendie du 15 novembre 1856, Trois-Rivières, Imprimerie de L'Ère Nouvelle, 1857, 14 pages;

- Benjamin SULTE, "Pompe à feu aux Trois-Rivières" dans: Mélanges historiques, vol. 2, Montréal, G. Ducharme libraire-éditeur, 1919, p. 73-83;

- Marcel TRUDEL, Initiation à la Nouvelle-France, Montréal et Toronto, Holt, Rinehart et Winston, 1971, p. 246-247;

- Archives de la Ville de Trois-Rivières (AVTR), Constitution et règlements de la Compagnie du feu Equitable, révisée et adoptée, Trois-Rivières, Imprimerie de L'Ère Nouvelle, 1855, 16 pages;

- Archives de la Ville de Trois-Rivières (AVTR), Règles et ordonnances pour la gouverne de la Brigade de police et de feu de la Cité des Trois-Rivières et instructions sur les pouvoirs et devoirs des hommes de police et de feu, renfermant un abrégé des principaux règlements de la Cité, Trois-Rivières, Typographie du Journal des Trois-Rivières, 1885, 35 pages.

 


Daniel ROBERT et Jean ROY, "22 juin 1908. Le grand incendie de Trois-Rivières", dans: Patrimoine trifluvien (bulletin annuel d'histoire de la Société de conservation et d'animation du patrimoine de Trois-Rivières), no 15, juin 2005, p. 1.




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